120 p., in-8 ou in-4 comprenant 18 cartes postales et 2 télégrammes. Divers lieux, 1938 - 1944, certaines enveloppes conservées. Très importante correspondance de Luc Dietrich avec Philippe Lavastine, s'étendant de la rencontre des deux hommes en octobre 1938 jusqu'à la mort de Dietrich en 1944. Quelques lettres sont enluminées de collages d'éléments végétaux et de dessins originaux à l'encre ou aux crayons de couleur de Luc Dietrich. Seulement huit de ces lettres ont été publiées dans la monographie Luc Dietrich parue en 1998 aux Éditions du Temps Qu'il Fait, sous la direction de Fréderic Richaud, toutes les autres sont inédites. Nous nous bornerons à donner quelques extraits…… Philippe-Ie-silencieux, allons troubadour a la manque, envoie-moi quelques mots d'écrits par parchemin-postal (intermédiaire de pieds de facteur). Je ne sais pas ce que je vais devenir. Je ne sais pas si ce qui va sortir de moi. Un réservoir d'huile ? Une brosse? Un lion? Un pou ? Une ARAIGNEE ? Un homme ???? (…) Mystère ? Troublant et épais mystère. De ne pas te voir ça a en quelque sorte faussé ma jactance, désaxé ma rhétorique. Je voudrais que tu m'écrives "…Je te cite. Ta lettre du 4 mars : " Et tu me parles d'identification. Ça c'est un comble. Mais tu n'as jamais compris rien à rien, mon pauvre ami. Dans l'identification, tu y es jusqu'au cou, on ne te voit plus, t'es bouffé jusqu'aux tripes, vide, nettoyé. Où qu'il est, mon ami ? Je ne Ie vois plus ? Y'en a plus ? II a encore une fois foutu le camp. II m'écrit tout le temps, mais dans ses lettres il n'est jamais là. II se promène. II bat la campagne. " T'as raison. T'étais devenu comme un compromis entre une brioche, un rossignol, un cygne, un crocodile. Voilà que je commence à faire Ie zouave. Philippe tu as raison. Je sentais que je ne te donnais plus de vraies lettres, pas les lettres que tu méritais et que je méritais d'écrire. Mais encore une fois Agathe était Ie prétexte, le coup qui ébranle plus loin l'édifice déjà lézardé. Je vais écrire sur les deux souffrances. Tu me répondras. SOUFFRANCE VOLONTAlRE : ne serait-ce pas l'acceptation de la grande, de la vraie douleur physique (dont j'ai horreur et que je ne recherche pas) ? Par exemple, une douleur fulgurante dans un membre. Aussitôt secours de l'analgésique. Si on décide de souffrir sans Ie recours d'aucune drogue, si on accepte ce supplice qui n'a rien d'une masturbation, si on décide de s'élever autour de ce bouillonnement, de se détendre, de se calmer, est-ce cela, " souffrance volontaire" ? Je reconnais que je ne recherche jamais ce genre de souffrance et que, lorsqu'elle arrive, j'essaie d'en tirer parti. D'ailleurs, quand je suis en proie à ces fortes douleurs corporelles, je suis mieux. Mes amis (je me reporte au passé et à ce que j'ai entendu) me trouvent plus ouvert, plus compréhensif, plus détendu… Je devrais faire très attention maintenant et il faudra que tu m'aides, ou plutôt que vous m'aidiez car je ne veux jamais exclure Boussik de notre amitié. J'ai reçu d'elle une lettre si gentille, si voletante et fraîche que je me suis mis à japper de rire, tout seul, comme Hitler quand il se couche après une bonne grosse blague…… En ce moment il pleut, et toute la campagne fume tant la chaleur est grande, la chaleur au ras du sol lutte avec l'eau qui tombe. Temps à pourrir le foin coupé. Ici je m'installe : les livres sont en ordre (presque) dans la bibliothèque, les parquets sont cirés. La porte-fenêtre est percée dans la chambre à coucher et l'escalier construit. L'on peut descendre dans le jardin ou fleurissent : deux lys, des campanules comme des tymballes. (…) Que d'énumérations ô mon pauvre grippe-papier. Mais je pense à toi dans la ville moite et traversée de relents urinaires et industrieux. Je veux que tu sentes que ma campagne existe, qu'elle est touffue et variée, et que je t'attends planté dans les paysages de mon seuil pour saluer ta venue. Quand comptes-tu venir ? Je pense à mon livre avec un débordement de force. J'y pense un peu comme si je l'aimais dans la chair et que je souhaitais sa présence, son plaisir, son grandissement dans l'un et l'autre. Maintenant c'est tout à fait " le sentiment de mon idée" qu'il est placé sur Ie bon chemin. Nous en parlerons. Maintenant je serai mieux à l'aise dans mes actes pour te recevoir. Je suis accablé de maniaqueries, surtout lorsque je suis chez moi, asservi par Ie désordre qui s'y trouve. Je me sentirai mieux dans une maison distribuée, parée et ordonnée selon mes gouts secrets, arrêtés… Sais-tu que j'ai terminé mon livre L'Apprentissage de la Ville ? tout à fait dernièrement ? J'ai sué, ressué et vraiment souffert l'agonie pour l'éclairer, Ie réaliser. Il a posé tous les points sur lesquels je veux peser. Il a défriché l'entrée des voies que je veux parcourir. C'est dur d'écrire un livre, tu sais. Surtout je l'ai voulu sincère. Pour la première fois - et pourtant j'étais sincère (enfin autant qu'un homme ordinaire peut l'être). J'ai découvert l'essence de la sincérité. Avec ce livre j'ai appris la vérité des vérités que vous m'avez fait entrevoir. Je te dois beaucoup Philippe. Comme je voudrais que tu Ie lises.… Daumal m'inquiète. Je serais prêt à payer beaucoup pour prolonger sa vie. (…) À bientôt Philippe. Ne m'écris pas car je te sais très occupé. Je suis encore dans les Égyptiens. J'ai un groupe solide à Marseille. J'ai du travail pour toi, je veux dire j'ai fait des choses en pensant que cela te serait utile. Quelle chance, quel bonheur de ne plus vivre comme une putain. J'ai dit Ie VRAI, j'ai FAIT LE VRAl, j'ai dit Ie Bon et je l'ai répété. Je suis en pleine Égypte de l'Ancien Empire. Je t'embrasse Philippe. Luc…